À Chavaniac, l’oncle d’Amérique est généreux avec le patrimoine français

À Chavaniac, l’oncle d’Amérique est généreux avec le patrimoine français

Au château de Chavaniac-Lafayette, une subvention américaine de 235 000 dollars doit financer la restauration des jardins et la valorisation des collections. Alors que le site rejoint les célébrations du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance des États-Unis, ce soutien patrimonial raconte aussi une bataille culturelle autour de l’Histoire des États-Unis.

Le 6 septembre, au château de Chavaniac-Lafayette, le premier président des États-Unis, George Washington, est venu rendre visite au jeune marquis de Lafayette dans sa maison natale. La scène était jouée par de jeunes comédiens, tandis que flottaient au vent des drapeaux français et américain. Ici, au son du clairon, la Marseillaise précédait l’hymne américain. Deux gâteaux célébraient la naissance de Lafayette et les 250 ans de l’indépendance des États-Unis. 

Après la lecture de la Déclaration d’indépendance américaine et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, des rosiers étaient plantés dans le magnifique jardin du château : l’un baptisé Lafayette, l’autre Washington. Jehan Jones-Radgowski, conseillère aux affaires culturelles de l’ambassade américaine en France, Molly Mayfield Barbee, consule des États-Unis à Lyon, et Marie-Agnès Petit, présidente du Département de la Haute-Loire, étaient les jardinières en chef pour cet événement symbolique.

Si la mise en scène de la journée était plutôt bon enfant, voire maladroite, l’argent engagé est bien réel. La mission américaine octroie au château une subvention de 235 000 dollars (210 000 euros). Pendant cinq ans, cette somme, allouée par l’Ambassador’s Fund for Cultural Preservation, un fonds américain pour la préservation culturelle, va financer la restauration des jardins historiques et permettre l’inventaire des collections qui dorment dans le château. Ces deux actions seront assorties d’opérations de médiation en direction du public français et du public américain ou international.

Ce projet va réveiller le bel endormi qu’est le château de Lafayette mais la subvention interroge. Elle est gérée par le Département d’État aux États-Unis, qui soutient habituellement des projets de sauvegarde du patrimoine dans des pays qui n’en ont pas les moyens. Qu’en est-il des moyens de la France, de son ministère de la Culture, de ses collectivités territoriales, pour qu’elles deviennent le premier projet bénéficiaire de ce programme en France ?

Pas de quoi, pourtant, affoler la présidente du Département, qui trouve que cette subvention est méritée. Chavaniac-Lafayette est certes auvergnat, mais c’est aussi un symbole de l’histoire franco-américaine. Né dans son château en 1757, le marquis s’est ensuite engagé aux côtés des insurgés américains et il compte beaucoup dans l’histoire des États-Unis. Il a aussi joué son rôle dans la révolution française. 

Plus tard, d’autres Américains ont marqué l’histoire de ce coin de la Haute-Loire, puisque les philanthropes américains Beatrice Chanler et John Moffat ont restauré le château et créé une œuvre sociale après la Première Guerre mondiale. Elle aura accueilli des milliers d’enfants victimes des guerres dans le monde pendant de très nombreuses années, où ils ont été protégés, soignés, éduqués. Le projet s’est arrêté dans les années 1970, mais il reste très vif dans les mémoires en Haute-Loire.

Le dossier n’avait aucune concurrence en France, puisque c’était le seul déposé. En revanche, il était en concurrence avec beaucoup d’autres candidatures internationales. « Le consulat des États-Unis à Lyon a identifié le site de Chavaniac-Lafayette comme pouvant correspondre aux critères de l’AFCP », explique Molly Mayfield Barbee. Le dossier a ensuite été élaboré avec les équipes du Département de la Haute-Loire, avec le soutien de la mission américaine en France. 

Jehan Jones-Radgowski insiste sur l’absence d’instruction politique particulière à propos du château de Chavaniac-Lafayette. Il a été reconnu pour sa valeur historique, les collections qu’il renferme et parce qu’il est un formidable symbole pour raconter une histoire commune. Mais il se trouve que le site est désormais associé aux célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, pilotées par l’administration Trump à travers la programmation Freedom 250, puisque le programme de subvention y a été associé.

Les 250 ans de l’indépendance américaine sont l’occasion pour l’administration Trump de scénariser un récit national qu’elle fonde sur les pères fondateurs et de revisiter légèrement l’histoire américaine pour qu’elle colle au discours trumpiste. L’esclavage, les violences coloniales, les luttes sociales, l’exclusion politique sont masqués derrière les drapeaux, les cérémonies patriotiques. Chavaniac-Lafayette pourrait s’inscrire dans ce discours, mais réduire cette subvention à une opération de communication trumpiste serait maladroit. Les deux représentantes américaines présentes à Chavaniac ne sont pas Donald Trump. Ce sont deux jeunes femmes américaines qui, certes, portent une diplomatie culturelle et ses contraintes institutionnelles, mais qui, avec une grande finesse, proposent aussi une autre image des États-Unis. 

Choisir le château de Chavaniac-Lafayette, c’est raconter aussi une société traversée par les débats, les minorités, les luttes et la pluralité des mémoires. Les États-Unis ne se résument pas à un président, à ses slogans ou à sa politique. Éric Agbessi, professeur à l’Université Clermont Auvergne et spécialiste des États-Unis, résume la particularité du lieu : « Là où Freedom 250 construit principalement un récit national américain, Chavaniac propose avant tout une mémoire franco-américaine. »

C’est une nuance essentielle : le marquis de Lafayette n’est pas juste un héros de l’indépendance américaine, c’est une figure de circulation entre deux pays, entre deux révolutions, entre deux continents. Grâce à lui, le site rappelle que les idées de liberté se sont toujours déplacées, qu’elles ont évolué, que les luttes pour les droits civiques, pour l’égalité, pour les droits des femmes ou pour la reconnaissance des peuples autochtones obligent régulièrement les États-Unis, comme d’autres pays, à confronter leurs idéaux à la réalité.

Chavaniac ajoute de la nuance au récit de Trump. Donald Trump n’a pas choisi les rosiers Lafayette et Washington, même si ses fleurs poussent dans un paysage mémoriel cultivé par son administration. L’Amérique n’est pas qu’héroïque, protectrice et libératrice : elle est aussi française, européenne, sociale, philanthropique et contradictoire. Elle appartient aux diplomates, aux collectivités, aux chercheurs, aux habitants et aux citoyens du monde.

Sonia Reyne

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